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Jacqueline et Pablo, une belle complicité

Le 12 août 2016, catégorie : Les expositions.

1971Le Centre Pompidou met à l’honneur la douce Jacqueline Roque, dernière muse de Pablo Picasso, au travers d’une série d’œuvres dans une salle qui lui est spécialement dédiée, au cinquième étage du musée. En effet, deux œuvres léguées par Louise et Michel Leiris au Centre Pompidou en 1984, ainsi que neuf huiles sur toile provenant d’une collection personnelle et huit photographies prises par Jacqueline elle-même sont exceptionnellement présentées au public.

Jacqueline, devenue la femme de Picasso depuis leur mariage secret en 1961, sert de prétexte à ses expérimentations, lorsqu’elle apparaît en modèle devant son peintre, en arlequin ou coiffée d’un chapeau de paille. Dans cette série de tableaux, le vocabulaire iconographique inspiré par Jacqueline est bien présent. Que cela soit de face ou de profil, comme sur cette œuvre d’avril 1959 faisant penser aux profils antiques visibles sur les pièces de monnaie, il est aisé de reconnaître le port de tête altier de sa belle muse, le visage mince, les yeux noirs en amande, le nez fin, la poitrine généreuse, jusqu’aux ongles ornés de vernis, devenant des points rouges sur le bout de ses doigts et de ses orteils. Sa chevelure noire et ondulante se fond parfois dans le camaïeu de couleur dominant choisi pour un tableau, devenant par exemple d’un vert olive et d’un vert forêt saisissants dans la fameuse Femme assise du 24 août 1971. Selon l’humeur, Jacqueline se dévoile aux yeux du spectateur tour à tour mystérieuse, pensive, voire rêveuse, parfois habitée d’un air mutin.

Le choix des œuvres, représentatif de l’art de l’ultime période, permet d’apprécier plusieurs techniques de création. La peinture à l’huile peut, selon l’humeur, recouvrir la toile de façon uniforme ou, au contraire, former des reliefs intéressants. A cet égard, Nu dans un fauteuil peint entre mai et juin 1964 révèle différentes applications de la couche picturale où le coup de pinceau, léché, souligne les couches incisives du couteau. L’accent est mis sur le fond et le visage particulièrement travaillé de Jacqueline, lui donnant une texture et une expression uniques ; la lumière accroche alors le visage par de doux reflets et avec des couleurs pourtant froides. La juxtaposition des couches alterne avec la vision de la toile blanche à la trame apparente, constituant le corps nu de sa muse.

Si, d’un côté, les tableaux de Pablo montrent une vision changeante de sa douce et tendre, qui devient un prétexte pour la création, Jacqueline n’est pas en reste. Elle sait user avec une grande dextérité de son appareil télémétrique, un Zeiss Ikon de modèle Super Ikonta. Dans cette salle, les photographies prises avec cet appareil font face aux huiles, comme une réponse à la forte production de son époux. Elles donnent alors l’occasion de voir le couple évoluer autour des œuvres de façon ludique, spontanée ou plus réfléchie avec un certain sens de la mise en scène, mais toujours dans une grande complicité évidente.

 

illustration : Femme assise ,  24  aout  1971 , huile sur toile 146 x 114 cm ( collection privée)

Cette présentation est un bel écho à l’exposition présentée jusqu’au 20 novembre 2016 à la fondation Pierre Gianadda de Martigny « Picasso, l’œuvre ultime. Hommage à Jacqueline ».

« Voilà une bonne journée ! »

Le , catégorie : Les collections.

26821Cette phrase enjouée, prononcée par Pablo Picasso le 25 mai 1971, est restée gravée dans la mémoire de Jean-Maurice Rouquette. Elle correspond au moment où l’artiste l’a invité à Mougins et lui a fait la surprise d’offrir une magnifique série de cinquante-sept dessins à la ville d’Arles, qui devait initialement servir pour un projet d’exposition au Musée Réattu, avec Lucien Clergue.

Parmi la centaine de créations produites dans ce laps de temps, le choix des œuvres s’est fait sous le regard attentif de Jacqueline ; les cinquante-sept dessins retenus se situent tous chronologiquement entre le 31 décembre 1970 et le 4 février 1971, soit sur une période de trente-six jours. Les thèmes se suivent et sont représentatifs du goût de Picasso pour les portraits – notamment avec les mousquetaires, rappelant parfois avec subtilité Rembrandt, Van Gogh et Matisse –, les arlequins, les aubades et le thème important du peintre et son modèle, qui revient régulièrement tout au long de ses années de création. Le panel choisi montre particulièrement des figures d’arlequin, présentes depuis les débuts jusqu’à la fin des années 1920 et des mousquetaires ; ces derniers, apparaissant de manière récurrente dans la dernière période, ont naturellement trouvé leur place dans l’ancien Grand Prieuré de l’Ordre de Malte.

Cette série est représentative de l’œuvre de la dernière période, de son savoir-faire et de son talent, toujours intact à l’âge de 90 ans. Les supports, des chutes de carton, des pochettes Canson de fine qualité aux enveloppes reçues le matin même, sont recouverts – souvent en recto et verso – du répertoire des formes que Picasso a acquis au cours de ses nombreuses années d’expérience, au moyen d’encre de chine, mais également de craies et de feutres de couleur. Ces œuvres montrent comment l’artiste connaît les qualités de ces instruments : l’opacité de la craie, la couleur intense du feutre… Il garde notamment les signes distinctifs qui permettent en quelques lignes de reconnaître ses personnages, ses compagnons de route.

Une certaine proximité se fait ressentir, différente des grandes toiles, des gravures ou des sculptures qu’il a pu réaliser. La signature est absente, tandis que les dates prennent une place de plus en plus importante, passant du coin de la feuille au centre, en s’étirant et s’enroulant, telle une vigne sur son échalas ; le chiffre romain qui donne l’ordre des dessins suit fidèlement la date, comme un outil d’archive.

Quelques jours après cette série, il passera avec une grande vitalité à un autre mode d’expression, la gravure – avec la fameuse série des 156 –, puis une dernière fois à la céramique en mars 1971.

Quarante-cinq ans après ce don, le musée d’Arles reste toujours dans l’actualité picassienne, puisque le musée national Picasso-Paris a permis, grâce à un prêt, la présentation d’une magnifique huile sur toile de 1934 intitulée Nu au bouquet d’iris et au miroir. Dans la même salle du musée est également présentée, jusqu’au 29 août 2016, une sélection de dessins sur le thème du Peintre et son modèle.

 

illustration : Le Peintre, Daté au dos: « 3.2.71./I », Encre de Chine, lavis et craies de couleur sur carton blanc,  28 x 22 cm

Pour plus d’informations sur cette série, voir le catalogue rédigé par Michèle Moustahar, Alain Charron et Jean-Maurice Rouquette, Les Picasso d’Arles : Portrait d’un musée, Arles, Imprimerie Laffont, 1996.

et l’article sur notre site http://www.picasso.fr/fr/picasso_page_article.php?tmpl=article&lid=/Picasso-et-Rouquette/texte_article.php,S&fopt=100%,800

Guillaume Apollinaire

Le 19 mai 2016, catégorie : Les expositions.

20248Le musée de l’Orangerie, avec l’aide de Laurence des Cars, Claire Bernardi et Cécile Girardeau porte un nouveau regard sur le poète et critique d’art que fut Guillaume Apollinaire. C’est l’univers mental, mais également esthétique d’Apollinaire qui est exploré au fil des salles.
Cette exposition permet de rendre hommage à un critique d’art fécond, témoin des révolutions artistiques de son temps et influent au sein de l’avant-garde. Lorsque le spectateur entre dans la salle, c’est par la voix du poète clamant les vers de Le Pont Mirabeau qu’il est accueilli, grâce à un enregistrement de la Sorbonne de 1914. Mais si les œuvres les plus connues rattachées à Apollinaire sont évidemment présentes, le spectateur peut découvrir d’autres documents, qui permettent de le découvrir sous un angle différent, au-delà de l’auteur des calligrammes et d’Alcools. Il est davantage présenté comme éditeur de textes divers – allant de rééditions jusqu’à ses textes originaux. Sous cette lumière, Apollinaire apparaît alors comme un homme entreprenant, sûr de ses opinions et actif, aux projets toujours plus importants. Attaché aux expérimentations modernes, c’est en tant que mécène qu’on le perçoit, lorsque l’on constate les différents essais de ses amis-artistes pour illustrer ses textes. Mais c’est toujours avec un regard libre qu’il s’attache à présenter son avis ; sur le cubisme, avec les Méditations esthétiques, mais également pour le fauvisme ou l’orphisme. Son goût pour l’éclectisme, qu’il partage avec son ami Picasso, l’amène vers les arts du cirque ou le cinéma ; les arts de l’Afrique, vus à l’époque comme un simple exotisme, l’intéressent autant que le Moyen-âge, comme en témoigne le livre publié en 1909 avec Derain L’Enchanteur pourrissant. Il cultiva également un certain goût pour la dérision et la trame ludique avec son ami Alfred Jarry. Les photographies et vidéos de son appartement au 202, boulevard Saint-Germain prouvent son attachement, sans hiérarchie, pour toutes ces formes d’expression différentes. L’amitié entre Apollinaire, Picabia et Duchamp est explicitée, tandis qu’une salle est dédiée à la relation avec Paul Guillaume, de onze ans son cadet et au rôle que joua Apollinaire dans sa jeune carrière prometteuse.
Une mention spéciale est à accorder à la partie traitant des avant-gardes – dont la qualité et la diversité des œuvres présentées sont indéniables – et à celle sur Picasso, particulièrement réussie.
En effet, le lien entre Apollinaire et Pablo Picasso est magnifiquement mis en avant, au travers d’objets et d’œuvres qui racontent l’histoire de leur amitié et de leurs goûts communs en matière d’art. On notera la surprenante apparition des trois têtes ibériques volées du musée du Louvre, ayant fait scandale en 1911 et qui permettent d’entrapercevoir les visages anguleux des futures Demoiselles d’Avignon. Cette partie de l’exposition fait élégamment le lien avec « Picasso. Sculptures » au Musée Picasso national de Paris, partenaire de l’évènement et esquisse l’estime que Picasso aura pour son ami jusqu’à la fin de ses jours.
Sa devise « J’émerveille » convient parfaitement pour définir cette exposition flamboyante – présentée jusqu’au 18 juillet 2016 –, qui rend un hommage particulièrement réussi à un homme qui a tant fait pour son époque et ses amis artistes.

 

Musée de l’Orangerie , Paris jusqu’au  18  juillet  2016

Sainte Apollinaire, 1905 Gouache et encre sur la partie réservée à la correspondance d’une carte postale Muséee National Picasso Paris

le Douanier Rousseau

Le 13 mai 2016, catégorie : Les expositions.

douanier-picassoLe musée d’Orsay déroule le tapis rouge pour une nouvelle exposition temporaire sur le Douanier Rousseau et son incarnation de « l’innocence archaïque ». Après un triomphe au palais des Doges de Venise, Guy Cogeval a, selon ses propres termes, décidé de bouleverser la programmation du musée pour accueillir les œuvres d’un artiste autodidacte, mais non moins important de l’art du XXe siècle. Et pour cause. Certains se souviendront de la dernière grande exposition réservée à l’artiste, au Grand Palais il y a dix ans. Pourtant, les commissaires arrivent encore à nous surprendre et à mettre magnifiquement en avant les célèbres « jungles », mais surtout les portraits et les surprenantes natures mortes, moins connues du grand public. L’accent est davantage mis sur le rôle particulier, essentiel et novateur d’Henri Rousseau, ainsi que son soutien et ses liens dans l’avant-garde du début du XXe siècle. Si la mise en avant des futuristes italiens peut, dans un premier temps, étonner le spectateur parisien, elle trouve au final bien sa place parmi l’œuvre du Douanier Rousseau, notamment avec Carlo Carrà.
Celui qui se proclame comme « l’inventeur des portraits-paysages » est mis en rapport avec ses diverses sources d’inspiration, mais également dans le monde de l’histoire de l’art de façon plus générale – « d’Uccello à Kandinsky » comme le voulaient les commissaires –, tout en gardant une ligne cohérente.
La confrontation entre sa peinture et quelques-unes de ses sources d’inspiration reste intéressante. La rigueur des primitifs italiens, l’idéal académique, la candeur du folk art américain du XIXe siècle, les toiles animalières de Delacroix, l’art du paysage néo-impressionniste, la nature morte avec Cézanne, ou la figure déstructurée de Picasso sont autant de comparaisons et de points communs qui se retrouvent dans les toiles de Rousseau.
S’inspirant également de son environnement direct, il dépeint ses convictions politiques comme les petits événements de son époque, de la toile de 1907 Les Représentants des puissances étrangères venant saluer la République en signe de paix – prêtée par le Musée national Picasso de Paris – au premier match de rugby entre la France et l’Angleterre à Paris en 1908, pourtant nommé Les joueurs de football et conservé au musée Solomon R. Guggenheim de New-York. Les œuvres choisies montrent avec dextérité comment l’homme s’affranchit des contraintes de la perspective et utilise un langage pictural réaliste pour transcrire une image mentale si singulière.
Enfin, c’est une personnalité affirmée et attachante qui est suggérée au travers des citations, des œuvres de ses proches ou de simples connaissances, des critiques du salon des indépendants à l’épisode de la fameuse soirée organisée par Pablo Picasso et sa bande en novembre 1908.
L’exposition organisée par Claire Bernardi, Beatrice Avanzi et Guy Covegal tient largement ses promesses, avec le prêt exceptionnel du Museum of Modern Art de New-York de l’imposante toile Le Rêve. La rotonde dévoilant les précédentes « jungles » conclut l’exposition en apothéose, comme une dernière évasion avant de rejoindre les portes du musée.
Le contenu de cette exposition est en lien avec celle organisée par le musée de l’Orangerie sur un autre artiste à l’influence majeure dans les deux premières décennies du XXe siècle, le poète et critique d’art Guillaume Apollinaire.

 

Au Musée d ‘Orsay  jusqu’au  17  juillet 2016

Portrait de Douanier Rousseau par Picasso, 1910 ( Musée National Picasso Paris)