Enrichir sa connaissance de l'artiste, Pablo Picasso, et de son œuvre. Des recherches pertinentes et inédites, des commentaires d’œuvres, des relations d'expositions, des publications de référence. Le Blog Atmosphérique

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Olga Picasso

Le 5 avril 2017, catégorie : Les collections.

8399Olga Khokholva (1891-1955), première épouse de Picasso, est tout d’abord une danseuse, qui a intégré le cercle fermé des Ballets russes dirigés par Serge de Diaghilev. Ce dernier réunit autour de lui les meilleurs éléments et entreprend une tournée internationale dès 1909, qui mènera la troupe dans les grandes capitales européennes. Olga Khokhlova est née en 1891 à Nijyn, une ville ukrainienne qui se situe alors dans l’Empire russe. C’est lors du voyage en Italie avec Jean Cocteau, pour travailler ensemble à la préparation du ballet Parade, sur une musique d’Erik Satie, que Picasso fait la connaissance de la troupe. Le peintre et la ballerine tombent amoureux l’un de l’autre. Picasso suit les Ballets avant de rentrer à Paris avec Olga, qu’il épouse le 12 juillet 1918, dans l’église russe de la rue Daru, à Paris. Quatre témoins assistent au mariage : Jean Cocteau, Guillaume Apollinaire, Max Jacob et le critique de danse Valerian Svetlov.

On sait peu de chose sur cette belle jeune femme mystérieuse à la magnifique chevelure brune, fille d’un colonel de l’armée impériale. À vrai dire, nous la connaissons surtout grâce au très nombreux (plus de 300 !) portraits d’elle réalisés par Picasso. Après son mariage, elle se consacre à son fils Paul, né en 1921, et prend grand plaisir aux rendez-vous mondains de ces années folles. Le couple est bourgeoisement installé dans le VIIIe arrondissement de Paris, dans un appartement haussmannien que Picasso ne tardera pas à « personnaliser » comme à son habitude, comme le montrent les différentes photographies qui y sont réalisées.

Le musée national Picasso consacre une exposition à cette femme, muse et compagne, en montrant la rencontre, les serments d’amour, puis la vie de couple jusqu’à la rupture. Les documents présentés sont issus d’une immense malle-cabine conservée jusqu’à sa mort par l’épouse délaissée, qui contenait tous ses « trésors » : photos de famille, intimité, Paul petit, grandissant, adolescent, concentré, amusé ou déguisé. Des petits films nous renseignent sur la vie quotidienne de la famille et nous dévoilent une Olga enjouée et souriante, loin des poses mélancoliques qu’elle arbore dans les dessins et les tableaux de son époux. Dans ceux-ci, elle apparaît toujours songeuse, le regard lointain, perdu dans ses rêves ou sa réflexion.

Picasso « raconte » en peinture, dessin ou pastel, sa vie de famille, son fils petit et ses propres interrogations que l’on devine au rythme des saisons, jusqu’à la rencontre avec son nouvel amour Marie-Thérèse qui redonne à l’artiste une énergie créatrice décuplée mais métamorphose douloureusement Olga avant de la faire disparaître.

Le long du parcours, le visiteur découvre la correspondance de la famille de la jeune femme restée dans une Russie en pleine révolution. Les hommes, tous officiers de carrière dans l’armée du Tsar, subissent du même coup un brutal déclassement social, jusqu’à la misère totale.
Beaucoup de souffrances et de désolation ponctuent ces courriers : des appels à l’aide, des mauvaises nouvelles, un besoin criant d’argent, frères et cousins disparus… Olga a quitté sa famille en 1911 pour devenir danseuse professionnelle. Avec Diaghilev, elle parcourt le monde et ne devait jamais revoir les siens. Après son mariage, elle envoie lettres, argent et quelquefois des dessins de Picasso pour aider sa famille mais l’on peut imaginer son désarroi devant son impuissance face aux événements de l’histoire et certainement son inquiétude grandissante pour les siens, qui semblent, de plus, lui reprocher la vie « facile » qu’elle mène à Paris. D’autant que les tableaux de Picasso sont exposés au sein de la collection Chtchoukine à Moscou, preuve du succès de Picasso.

« Les années Olga » correspondent chez l’artiste à une période classique, d’influence ingresque. On attribue sans doute à tort à Olga le retour au classicisme élégant de Picasso, bien éloigné des recherches picturales avant-gardistes qui l’avaient rendu célèbre, alors que ce « retour à l’ordre » correspond à l’esthétique de l’époque et non à sa seule vie amoureuse. Les derniers portraits d’Olga témoignent d’une brève attirance du peintre pour le Surréalisme. Avec le recul des années et les travaux en histoire de l’art réalisés depuis son décès, on sait à quel point Picasso était seul maître de son art. Ses compagnes l’ont inspiré, lui ont donné l’énergie et les sentiments dont il avait besoin, sans que l’on puisse leur attribuer l’évolution formelle de son travail.

Olga Picasso
Du 21 mars au 3 septembre 2017-03-28 Musée national Picasso-Paris.

Trois Danseuses (Olga),  1919  dessin à la mine de plomb sur trois feuille collées,  37,5 x 32 cm  Musée national Picasso-Paris.

Bon anniversaire

Le 23 janvier 2017, catégorie : Les personnalités.

dessindddDavid Douglas Duncan, né le 23 janvier 1916, fête en janvier 2017 son 101e anniversaire. Installé depuis près de cinquante en Provence, le photographe parle avec élégance et simplicité. Doté d’une mémoire phénoménale, il raconte volontiers les grands événements du XXe siècle et les rencontres qui ont marqué sa vie. Dans ses livres comme dans ses expositions, il relate des moments particulièrement durs, comme la Seconde Guerre mondiale ou les conflits en Corée et au Viet Nam. Car David Douglas Duncan fut longtemps photographe de guerre. « Simple » témoin au début, puis officier dans les Marines et reporter ensuite. De ces expériences de conflits vécus au quotidien, Duncan montre l’humanité ravagée des soldats, la peur, le chagrin, la douleur, la souffrance et aussi l’espoir. Il révèle la solidarité, la fraternité au sein des bataillons. Duncan publie ses reportages dans le magazine Life pendant dix ans. Puis signe des livres parce qu’il est ainsi plus libre de s’exprimer et de prendre partie. Le plus célèbre, I protest !, paru en 1968 (New American Library), est à charge contre le gouvernement, dont il dénonce le bellicisme et les méthodes.

Un jour de 1956, David Douglas Duncan, sonne au portail La Californie, à Cannes, où demeure Picasso. Il explique son désir de rencontrer le maître et vient de la part de leur ami commun, Robert Capa. disparu prématurément en 1954 alors qu’il couvrait la guerre d’Indochine. La porte s’ouvre et « DDD » (tel est son surnom) découvre le peintre… dans sa baignoire… Incrédule et amusé, il demande à l’artiste s’il peut aller chercher son appareil photo dans sa voiture. C’est le début d’une très longue amitié qui s’achèvera à la mort de l’artiste. « Je suis devenu intime avec toute la famille. On m’a accepté un peu comme un moustique » s’amuse-t-il à raconter aux journalistes qui l’interrogent sur cette relation.

Picasso accueille avec joie David Douglas Duncan lorsque celui-ci, au volant de sa Mercedes 300 SL, aux portières en forme d’ailes de papillon rentre de reportage. Il ne « fait que passer » mais reste parfois jusqu’à six semaines d’affilée ! « Le peintre peint et le photographe photographie ». C’est ainsi que le Maestro – comme l’appelait Duncan – définissait leurs activités réciproques. « Je n’étais ni historien de l’art, ni peintre, ni galeriste, ni conservateur. Je n’étais pas non plus le meilleur des photographes. … Mais moi, j’étais le seul qui restait, jour après jour. » DDD est sans doute le photographe qui a le mieux rendu compte du quotidien de l’artiste, car l’affection qu’il porte au couple est partagée, simple et sans équivoque. De plus, il est d’une grande discrétion, allant jusqu’à envoyer son Leica au Japon, afin de le rendre totalement silencieux. Jamais Picasso n’est intervenu dans le choix des photos publiées dans les sept livres que Duncan lui a consacrés. Au fil des pages, on voit le peintre travailler, réfléchir, s’amuser, danser, s’émerveiller, rire, soupeser, embrasser sa femme ou ses enfants. Il a accompagné cette activité fébrile, témoigné de la générosité de l’artiste, toujours heureux de distraire ses amis et partager sa table. Près de 5000 négatifs furent ainsi réalisés.

Le travail délicat de David Douglas Duncan sur Picasso est précieux et unique parce qu’il donne des clefs pour comprendre les processus de création du peintre. On découvre des tableaux que Picasso n’avait jamais montrés de son vivant ou une façon singulière de travailler. On voit l’artiste au milieu d’un bazar savamment organisé. On s’émeut de son intimité et de la présence rassurante de Jacqueline, son épouse.

Dans un film réalisé en 2007 et diffusé lors d’un séminaire du magazine National Geographic en 2008, Ducan s’explique : « Il n’y a pas de moment décisif, la vie est un flux. Qui sait ce qui s’est passé juste avant et juste après ma photo ? Avec mes images, j’ai créé un monde, mais je n’ai jamais capturé le visage de la vie elle-même. Je m’en suis juste -approché. J’ai fait du mieux que j’ai pu. »

Picasso, la jeune fille et la mer

Le 8 décembre 2016, catégorie : Les expositions.

« Les poissons rient-ils ? » Cette interrogation, posée par la jeune Florence Gottet, aurait très bien pu inspirer Picasso s’il en avait eu connaissance.poisson
On connaît l’attachement de Picasso pour la mer ; il aime passer les semaines estivales au bord de l’eau, de Dinard à la Provence, ce qui donnera notamment naissance au motif des baigneuses. Cependant, si les évocations sont plutôt discrètes par rapport à ses grands thèmes de prédilection, le monde de la mer est néanmoins présent grâce à des allusions subtiles ou en utilisant les matériaux mis à disposition par la nature, à travers la sculpture de petits galets qu’il ramasse sur la plage.
Outre sa légendaire marinière, on le voit, sur des photographies, s’emparer des éléments marins pour en faire des créations : dessiner une tête de faune éphémère sur la plage, que les vagues vont recouvrir et emporter ; s’approprier les arêtes d’un poisson, pour créer un relief sur un plat de céramique. C’est dans cette technique qu’il se plaira à exprimer cette envie de représenter la mer, grâce au travail de la matière, à la fois douce et humide sous les doigts, argileuse, en inventant de nouveaux personnages, dont des poissons. Cette expérience est l’occasion de renouer avec un héritage et une identité, une culture méditerranéenne, dans l’atelier des époux Ramié à Vallauris.
Le Spielzeug Welten Museum de Bâle met magnifiquement en avant les talents de Picasso céramiste en incluant six œuvres issues d’une collection privée dans cette exposition au doux nom évocateur : « La jeune fille et la mer. Les représentations mystérieuses de créatures marines vieilles de plusieurs millénaires – collection Florence Gottet » jusqu’au 2 avril 2017.
La collection appartenait à la jeune Florence Gottet, malheureusement disparue de façon prématurée. A la fois sportive et littéraire, elle noua un véritable attachement pour le monde de la mer et pour les poissons en particulier, grâce à la pratique de la nage dans la rivière Reuss, en Suisse, puis par ses voyages dans le sud de la France et en Italie. Cette passion fut animée par la famille de Florence qui lui offrit de magnifiques plats à poisson, dont l’origine remonte à l’Antiquité, principalement au IVe siècle avant J.-C. en Grèce et dans le sud de l’Italie. Moins connus que les amphores ou les cratères, ces céramiques font parties des rares exceptions où les motifs décoratifs reproduisent des animaux en thème principal, sans allusions aux dieux ou aux hommes ; les avis restent partagés quant à leur destination première.
Les céramiques présentées de Picasso affichent un rendu très différent, mais se complètent et s’inscrivent avec une aisance admirable parmi les créations d’un autre temps. Il est également possible de voir dans cette exposition un ensemble extraordinaire de poissons marins naturalisés tiré de la collection de Wolgang Mackowiak et des œuvres du peintre majorquin Serafi Sart Brunet.
Les créations de Picasso rejoignent celles d’artisans inconnus, ayant vécus il y a plusieurs siècles, pour le grand plaisir d’une petite fille qui aurait pu retrouver l’émotion et la fantaisie de la mer dans l’art de l’espagnol.

Spielzeug Welten Museum  Bâle  « La jeune fille et la mer. Les représentations mystérieuses de créatures marines vieilles de plusieurs millénaires – collection Florence Gottet » jusqu’au 2 avril 2017.

Plat « poisson » ,  1951  ( Plat long (moulé à la presse) en terre rouge cuite, gravée et peinte aux engobes, sous couverte ) Collection particulière

Le Peintre et son modèle ?

Le 30 septembre 2016, catégorie : Les expositions.

amiensDans une salle du musée de Picardie, à Amiens, était récemment exposée une belle huile sur toile de Picasso au nom évocateur : le peintre et son modèle. Datée du 10 avril 1967 et haute d’un mètre, cette œuvre appartenant au musée national Picasso de Paris est en dépôt comme une trace, un souvenir de la grandiose exposition itinérante « Picasso, une nouvelle dation » du début des années 1990.
Sur cette toile, deux personnages se font face, s’observent, s’apprivoisent. La douceur se dégageant du corps nu de la femme tranche avec l’aspect sombre de son compagnon, au corps caché dans l’ombre. L’apparition dans le fond de la peinture dorée et au premier plan de la peinture argentée, aux reflets nacrés, ainsi que le contraste du noir mat et du blanc brillant montrent encore une fois que l’artiste s’approprie et sait manier tous les média.
En observant la toile, les avis divergent : certains y voient volontiers l’artiste et sa muse, tandis que pour d’autres, l’abstraction des attributs du peintre laisse place à la simple représentation d’un couple au regard complice, sans superflu. Les spectateurs oublient parfois que Picasso n’est pas à l’origine des titres donnés à ses œuvres. En effet, il préfère souvent laisser ses marchands ou son entourage proche nommer les tableaux à sa place ; l’immense toile Guernica fait partie des rares exceptions où l’artiste a voulu donner un titre fort à son œuvre, pour l’exposition universelle de 1937.
Le peintre et son modèle est un thème omniprésent tout au long de l’œuvre de Picasso. Apparaissant dès les débuts, il s’estompe seulement lors de sa rencontre avec Dora Maar – parfois considérée comme sa « rivale », reconnue comme artiste à part entière avant leur liaison – et sera récurrent jusque dans les dernières esquisses. Lors de la création du tableau d’Amiens, l’espagnol travaille sur des thèmes similaires : outre celui du peintre et son modèle, sont également présents les mousquetaires, parfois accompagnés de femmes légèrement vêtues, ainsi que des bacchanales au travers du mangeur de pastèque et du flûtiste. Il passe, sans aucune distinction, d’un thème à un autre, parfois même sur une seule journée ; ainsi, l’œuvre déposée au musée de Picardie pourrait prendre beaucoup d’autres noms. Car dans ce laps de temps, il continue, inlassablement, à l’âge de 86 ans, de traiter et d’explorer le corps nu de la femme, ainsi que l’intensité des visages. Mais au-delà de ces considérations, le message de Picasso passe : il nous amène à nous questionner, pas tant sur le sujet mais sur le rendu final de l’œuvre, dans les formes, et par l’alliance de ces couleurs fortes et froides qui, une fois encore, ont un rendu incroyablement lumineux. Qu’importe si l’homme présent est peintre, mousquetaire ou simple amant ; son visage particulièrement singulier, à moitié plongé dans l’ombre, livre davantage d’indices intéressants sur son état d’esprit que la présence d’attributs, en complicité avec le sourire énigmatique de sa compagne, le tout dans une tranquillité qui ressort véritablement du tableau.

Cette œuvre est visible dans l’exposition « 1853-2018 : Chroniques du Musée de Picardie. Entre loteries et jeunesse retrouvée » jusqu’au 22 octobre prochain.