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Un seul peintre pour plusieurs siècles?

Le 13 novembre 2008, catégorie : Picasso et les Maitres.

Daniel Buren, dont l’immense miroir bicolore traverse en ce moment le musée Picasso de Paris de haut en bas et déborde côté cour et côté jardin (La Coupure, travail in situ), faisait une remarque troublante sur Picasso et les Maîtres. A la fin, disait-il en substance, on dirait qu’il s’agit de l’exposition d’un seul artiste. D’abord la surprise: comment pourrait-on attribuer la Vénus de Titien, la Maja Nue de Goya, ou une nature morte de Chardin à la main d’un même peintre, fût-il aussi habile que Picasso et regarder ses dernières peintures, lâchées d’un énorme coup de pinceau, comme si elles étaient d’un artiste de la Renaissance soucieux d’effacer jusqu’à la dernière trace de poils dans la masse de la couleur? Le trouble est d’autant plus fort qu’il rencontre le sentiment, qui nait tout au long des salles du Grand Palais, de l’unité des thèmes, des formats et du cadrage des sujets. Le choix des commissaires y est pour quelque chose. Mais ce n’est pas suffisant. La différence de la facture, de la touche, de l’usage du fond et du motif, tout cela devrait sauter aux yeux. Pourtant, ce n’est pas la différence qui saute aux yeux. C’est le monde commun, la familiarité. Pas la ressemblance au sens strict, mais, surmontée l’évidente coupure (tiens donc!) entre Picasso et les autres (une coupure volontaire, décidée par Picasso), l’espèce d’attraction mutuelle qui finit par confondre toutes ces toiles en un seul ensemble.

Peut-être le grand tableau de la peinture européenne depuis un demi millénaire réunissant tout ces tableaux particuliers? Une histoire qui nie la logique des temps successifs, du «progrès» perpétuel tel que l’enseigne couramment une histoire de l’art pour laquelle un artiste s’appuie sur ce qui le précède et prépare ce qui le suivra, part d’un donné et apporte sa contribution et ses découvertes à une histoire qui le dépasse. Il y a les besogneux et les génies, mais tous sont les acteurs momentanés d’un récit inachevé. Cette conception tend à définir chaque artiste par ce qui le distingue des précédents, des contemporains et des suivants dont les oeuvres seront nécessairement nouvelles. Au premier abord, Picasso en est l’illustration parfaite puisqu’il passe son temps à puiser dans le précédent pour rompre avec lui en créant du jamais vu. Or il dit: «Il n’y a en art, ni passé, ni futur. L’art qui n’est pas dans le présent ne sera jamais». Cette assertion est séduisante parce qu’elle confirme l’image de l’artiste démiurge telle qu’elle s’est imposée depuis le XIXe et plus encore au XXe siècle. En fait, elle est déroutante. Elle nie la chronologie. Tout l’art, quel que soit son temps, se déverserait comme un liquide dans le récipient d’un présent continuel, sans cesse alimenté par de nouvelles oeuvres qui n’auraient de nouveauté qu’avant d’avoir existé. On comprend assez aisément qu’un artiste peut avoir cette relation avec l’art. Tout ce qu’il a vu l’environne, le nourrit, et se transforme en sa propre oeuvre. Picasso se décrit lui-même et Buren a sans doute raison. Tout cuit dans la même marmite. Une question reste en suspens. Y a-t-il un moment où cette marmite est pleine, où il faut en trouver une autre? Et dans laquelle se trouve Picasso, regardé en 2008?

Science et Charité, 1897 ( Musée Picasso Barcelone)
Guitare, 1926 (Musée Picasso Paris)
Nu couché, 15 novembre 1971 ( Collection privée)