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La mesure du temps

Le 7 avril 2016, catégorie : Les oeuvres.

montreL’horloge est un thème récurrent dans les écrits de Picasso. En peinture, les exemples ne sont pas aussi abondants. Quelques dessins et tableaux représentent une femme portant une montre, des céramiques sont en forme de visage-horloge et on trouve également des exemples d’horloge dans les tauromachies.
Dans les écrits, le taureau devient horloge : « et faisons la paix car il est l’heure maintenant de sortir pour le premier taureau noir renfrogné brave au poil fauve tourdille vautour et découpé horloger et barbu » (6 janvier-2février 1936). Picasso fait intervenir la notion de kairos, d’un temps précis, favorable ou défavorable à l’action, d’un instant propice. C’est le temps décisif de la corrida, un intervalle au cours duquel « sur le fil du couteau » la vie joue avec la mort.
Les horloges ou les montres règlent la vie de tout le monde, sont comme une compagnie. Picasso disait à Tériade : « Il est très difficile aujourd’hui d’être seul car nous avons des montres. Avez-vous vu un saint avec une montre ? j’ai pourtant cherché partout pour en trouver un, même chez les saints qui passent pour les patrons des horlogers ».
L’horloge est chez lui un objet étrange qui cause de la répulsion en même temps qu’il fascine. Ainsi l’horloge qui « se fond ivre », qui brûle, qui pleure, qui en a marre, qui rétrograde, qui éclate, qui « crie ses baves », qui a des pouvoirs extraordinaires : « horloge qui s’ouvre brusquement passage au milieu des cymbales et de la grosse caisse efface l’ombre qui la chute de la sonnerie du battant lui a fait au front au silence » (17 janvier 1936).
L’horloge, objet de la mesure du temps, se trouve dans la plupart des cas personnifiée, humanisée : « les morceaux des vitres brisées collées aux temps du tic-tac des horloges agitées » (11 février 1941). Mais le temps a une existence indépendante. Le temps qu’on lit sur l’horloge n’est que « le temps vulgaire », selon l’expression de Heidegger, ce temps « qui se révèle dans le nombrer comme succession de maintenant » : « l’horloge oubliée dans l’histoire qui à toute hâte et en silence avance son heure » 18 avril 1935).
L’horloge peut-être menaçante, assimilée à un temps dévorant, auquel on ne peut échapper : « quand l’horloge bouge ses pattes d’araignée pour prendre la mouche » ; provoquer l’aveuglement : « le ressort de la montre lui saute aux yeux et l’aveugle et l’abandonne aux mains du bourreau (…) au son des chiffres ivres morts tombant goutte à goutte » (11 mai 1936) ; « la persienne en sentinelle répand sa tristesse que la couleur sucrée de cet après-midi de son doigt essuie à chaque note du piano suspendu qui pend comme un chiffon à l’heure que retarde l’horloge » (3 mars 1936).
Mais cet aspect n’est pas dominant dans les écrits, Picasso porte un regard plutôt sympathique sur cet objet personnifié, qui s’éveille et prend conscience de l’absurdité de son activité : « la montre en a marre maintenant de faire tant l’aumône aux heures qui ne l’écoutent même pas » (6 février-2 février 1936). Il a presque pitié de ce Sisyphe, dans sa répétition mécanique. Cette horloge qui donne toujours l’heure » (11 décembre 1935) ; menstruations itinéraires aux franges rouge jaune et vertes du cadran tirant ses heures au plumeau » (10 février 1937), devient parfois désinvolte : « sur le clocher du régiment l’horloge affichait la plus complète indifférence aux angles du cadran solaire tenu à bras-le-corps » ‘le Désir attrapé par la queue). Picasso parvient même à prendre en dérision la régularité de la montre.
Souvent même, l’horloge devient sa complice : « horloge arrivant jusqu’à l’heure de la joie avec ses aiguilles de fleurs » (25 janvier-25 février 1937) ; « horloge pleine d’abeilles îlot de miel » ; la joie « accélère le mouvement de l’heure à l’horloge du village qui éclate en drapeaux rouges à son goût » (6janvier-2 février 1936).
L’horloge joue avec le temps un jeu qui devient parfois dangereux, « la montre du réveil arrêtée à l’heure du déjeuner la cloche du premier service porta la mort rôtie » (5-24 juillet 1937- ; montre arrêtée peignant de ses cils la chevelure des heures roulant sur ses joues passé présent futur jouet dépecé en mille morceaux tremblant de son bariolage très dangereux » (13 août 1940).

L’heure, unité de mesure du temps, est indissociablement liée à l’instrument de sa mesure, l’horloge. Pourtant, Picasso lui confère parfois un statut indépendant. L’heure personnifiée, animée agit d’elle-même et change perpétuellement de forme.
Le mouvement de l’heure est tantôt ascendant : « l’heure qui ouvre les lèvres saute à cheval de ses ailes et monte comme une fusée » (11 janvier 1936), tantôt descendant : « heures éclatant au choc de leur chute au sol » (8 mai 1936) ; « tombent dans le puits et restent endormies à jamais » (9 août 1935) ; « heures endormies dans le ventre de l’araignée » (20 mai 1936).
Son absence permet de se libérer du lourd poids du temps : « sonne le tocsin si doux de l’absence des heures arrachées aux silence » (16 mai1936) ; « sur le rythme de l’heure qui lui cloue ses ergots » (16 janvier 1936).
On voit l’heure dévorer le sable : « mettant dans la poche l’heure qui dévore le sable » (mai-juin 1935), objet de dévoration : « mastiquer l’heure » (5 novembre 1935) ; « et cache sur l’affiche collée au mur de sa prison son heure la coupe et émiette » (6janvier-2 février 1936). L’heure peut-être à son tour menaçante : « l’archet de l’heure gonflée d’épine » (17 mars 1936) ; « le dompteur arraché des griffes des heures » (8 mai 1936), soulignant son caractère négatif er répulsif.
L’heure est aussi source, naissance : « veux-tu me dire l’heure et l’heure qu’il me faut et pas une autre une heure claire limpide transparente et fraîche glacée sortant toute sèche de la source » (3mai 1941).

Androula Michael in  » PICASSO POETE  » Beaux-arts de Paris Editions 2008

Femme à la montre, Datée en haut à gauche  « 30 avril XXX.VI » – Paris, Musée Picasso