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Le Peintre et son modèle ?

Le 30 septembre 2016, catégorie : Les expositions.

amiensDans une salle du musée de Picardie, à Amiens, était récemment exposée une belle huile sur toile de Picasso au nom évocateur : le peintre et son modèle. Datée du 10 avril 1967 et haute d’un mètre, cette œuvre appartenant au musée national Picasso de Paris est en dépôt comme une trace, un souvenir de la grandiose exposition itinérante « Picasso, une nouvelle dation » du début des années 1990.
Sur cette toile, deux personnages se font face, s’observent, s’apprivoisent. La douceur se dégageant du corps nu de la femme tranche avec l’aspect sombre de son compagnon, au corps caché dans l’ombre. L’apparition dans le fond de la peinture dorée et au premier plan de la peinture argentée, aux reflets nacrés, ainsi que le contraste du noir mat et du blanc brillant montrent encore une fois que l’artiste s’approprie et sait manier tous les média.
En observant la toile, les avis divergent : certains y voient volontiers l’artiste et sa muse, tandis que pour d’autres, l’abstraction des attributs du peintre laisse place à la simple représentation d’un couple au regard complice, sans superflu. Les spectateurs oublient parfois que Picasso n’est pas à l’origine des titres donnés à ses œuvres. En effet, il préfère souvent laisser ses marchands ou son entourage proche nommer les tableaux à sa place ; l’immense toile Guernica fait partie des rares exceptions où l’artiste a voulu donner un titre fort à son œuvre, pour l’exposition universelle de 1937.
Le peintre et son modèle est un thème omniprésent tout au long de l’œuvre de Picasso. Apparaissant dès les débuts, il s’estompe seulement lors de sa rencontre avec Dora Maar – parfois considérée comme sa « rivale », reconnue comme artiste à part entière avant leur liaison – et sera récurrent jusque dans les dernières esquisses. Lors de la création du tableau d’Amiens, l’espagnol travaille sur des thèmes similaires : outre celui du peintre et son modèle, sont également présents les mousquetaires, parfois accompagnés de femmes légèrement vêtues, ainsi que des bacchanales au travers du mangeur de pastèque et du flûtiste. Il passe, sans aucune distinction, d’un thème à un autre, parfois même sur une seule journée ; ainsi, l’œuvre déposée au musée de Picardie pourrait prendre beaucoup d’autres noms. Car dans ce laps de temps, il continue, inlassablement, à l’âge de 86 ans, de traiter et d’explorer le corps nu de la femme, ainsi que l’intensité des visages. Mais au-delà de ces considérations, le message de Picasso passe : il nous amène à nous questionner, pas tant sur le sujet mais sur le rendu final de l’œuvre, dans les formes, et par l’alliance de ces couleurs fortes et froides qui, une fois encore, ont un rendu incroyablement lumineux. Qu’importe si l’homme présent est peintre, mousquetaire ou simple amant ; son visage particulièrement singulier, à moitié plongé dans l’ombre, livre davantage d’indices intéressants sur son état d’esprit que la présence d’attributs, en complicité avec le sourire énigmatique de sa compagne, le tout dans une tranquillité qui ressort véritablement du tableau.

Cette œuvre est visible dans l’exposition « 1853-2018 : Chroniques du Musée de Picardie. Entre loteries et jeunesse retrouvée » jusqu’au 22 octobre prochain.